Blanc comme neige, George Pelecanos

 

La série The Wire est encore meilleure au second visionnage. J’ai profité des vacances pour revoir l’entièreté de cette fresque magistrale et j’en suis sorti à nouveau ébahi. Encore d’avantage que la première fois.

Quel rapport avec la choucroute me direz-vous ?

Pour les quelques-uns du fond de la salle qui n’ont pas été attentifs, le nom de George Pelecanos apparaît régulièrement au générique en tant que scénariste. Intrigué, je me suis intéressé à sa production littéraire et je découvre la série Derek Strange et Terry Quinn.

Derek est noir, ancien flic désormais détective privé. Terry est blanc, il a dû quitter la police après avoir abattu un collègue noir, en civil ce soir-là. Derek va être amené à enquêter sur cette affaire à la demande de la mère du policier abattu. Après avoir rencontré Quinn et convaincu par sa version de l’affaire, Derek va en faire son équipier sur l’enquête. Ensemble, Ils vont plonger dans les bas-fonds de Washington pour tenter de faire la lumière sur cette histoire.

Ce qui frappe d’entrée c’est le réalisme de Pelecanos. Pas d’esbroufe, pas d’effets de manche. Tout sonne vrai, les dialogues, les personnages. Pas de héros, les pourris sont humains, les personnages ont tous leur travers et leurs démons. Le sens du détail est journalistique, la dimension sociale est extrêmement présente, de même que le propos politique. Pelecanos s’inscrit ainsi dans la veine du roman noir social, et on comprend son rôle de scénariste pour The Wire tant l’ambiance est similaire.

L’intrigue est parfaitement ficelée, intéressante, on suit l’enquête avec l’envie de découvrir ce qui a pu amener Terry à abattre ce policier. Le racisme est au cœur du bouquin, celui des dealers, des flics, celui des institutions, le racisme systémique aussi. Pelecanos pose de façon très intelligente la question de ce qui nous pousse à agir.

Un très bon premier tome, je poursuivrai la série !


Publié par Lux

Couleurs de l'incendie, Pierre Lemaître

 


Couleurs de l’incendie est le deuxième volet d'une trilogie dont le premier opus n'est autre que le chef d'œuvre et mon immense coup de cœur Au revoir là-haut.

Pierre Lemaître nous fait découvrir la vie de Madeleine Péricourt (sœur d'Edouard pour ceux qui ont lu le premier) et de Paul, son fils, pendant la période de l’entre-deux-guerres.

Ce que j’ai préféré dans ce livre est la résilience des personnages principaux. Je me suis dit en le refermant que parfois la volonté de vivre et de vaincre peut être plus forte que les traumatismes. Pierre Lemaitre a ce talent, que je compare à celui de Douglas Kennedy, qui consiste à doter ses personnages d'une vraie force de caractère guidée par le besoin de s'en sortir.

Pierre Lemaître m'a emportée dans son histoire et m’a émue mais, parce que c'est un après Au revoir là-haut, je m'attendais à plus de folie, à plus d’émotions.

C'est un très bon livre et une suite qui augure une trilogie puissante.




 Publié par Coraline

Il faut qu'on parle de Kevin, Lionel Shriver


Il y a des livres qui percutent. Il faut qu’on parle de Kevin en fait partie.

Son effet sur moi a été lent et à retardement.  La lecture m'a parue un peu longuée, répétitive et malgré l’intensité du récit il me tardait de le terminer. Je me suis donc dit que je n’en garderais pas un souvenir impérissable.

Je me suis complètement trompée ! Ça fait des mois que je l’ai fini et j’y pense très souvent. Les images très claires de ma lecture refont surface, me perturbent et continuent de me travailler.

Parce qu’il faut le dire, le thème est quand même assez dur. C'est l'histoire tragique et glauque de Kevin, qui à l’adolescence élabore un plan avec autant d’intelligence que de machiavélisme dans le but de tuer des gens qu’il a minutieusement ciblés. Son plan sera mis à exécution avec le plus grand sang froid et fera de lui un tueur de masse à 16 ans.

La narratrice est la mère de Kevin et chaque chapitre est une lettre qu’elle adresse à son ex compagnon, père du jeune homme. On découvre alors leur histoire d’amour, leur désir d’enfant et leur vie commune jusqu’au drame. Elle ne tente à aucun moment d’expliquer ni excuser son fils mais elle relate avec beaucoup de précision, d’impudeur et d’acuité ce qui a permis à Kevin d’être ce qu’il est. Elle dépeint une réalité où la violence se mêle à la tendresse, un état de fait, sans tomber dans le remord ou la justification. C’est la photographie de la vie d’une famille « normale » qui bascule dans l’horreur.

Le livre interpelle aussi et met mal à l’aise parce qu’il aborde le thème de la maternité avec beaucoup d’intransigeance. La narratrice nous livre ses doutes, ses peurs et ses erreurs. Sa poignante lucidité est ce qui rend le récit dense et extrêmement précis mais le style très descriptif et monotone m’a un petit peu lassé au fil de la lecture. En tout cas, ce livre m’a profondément marquée et continue de nourrir une de mes pensées obsessionnelles : comment expliquer le mal ?

Il faut qu’on parle de Kevin a été écrit par Lionel Shriver au début des années 2000 et a été adapté en film et série radiophonique.


 Publié par Coraline

La Vie devant soi, Émile Ajar, Romain Gary

C'est non pas le récit qui m'a fait commencer La Vie devant soi mais plutôt l'histoire autour de ce livre. Pour ceux qui ne savent pas Romain Gary a réussi l'impossible, à savoir remporter deux fois le prix Goncourt. Une première fois avec Les Racines du ciel en 1956 et une seconde fois avec La Vie devant soi en 1975. Il a écrit ce dernier sous le pseudonyme d'Émile Ajar, d'où le tour de force. Je me suis dit que forcément cet écrivain devait avoir quelque chose en plus et que ce roman devait être spécial.

Quel grand livre ! Je vais essayer de ne pas trop en faire pour que vous ayez encore envie de le lire.

Je l'ai lu en moins de 48 heures, j'étais dans cet univers parisien où vit Momo, enfant abandonné par sa mère prostituée et confié à Mme Rosa, ancienne prostituée elle-même, qui s'est recyclé en nourrice. Le récit, qui se déroule sur plusieurs années, nous immerge dans leur quotidien et fait évoluer ces personnages au gré du temps.

L'écriture fait presque tout. Elle est drôle, imagée et évocatrice. À chaque page j'ai relevé des mots ou des phrases qui tantôt me faisaient rire, tantôt me laissaient pensive, pleine d'admiration. Il faudrait lire ce roman à haute voix pour s'imprégner davantage de cette plume si singulière.

Les personnages sont extrêmement touchants et pleins de vie malgré leurs conditions plus que difficiles. À travers les yeux de Momo, le récit balaie pas mal de questions tabous comme le racisme, la religion ou l'euthanasie. Ce qui fait la force de ce roman c'est justement que c’est un enfant qui n’a pas reçu d'éducation qui traite ces sujets. C'est donc plein de bons sens, jamais dans le pathos et toujours drôle.


J'ai trouvé ce livre brillant et j'ai hâte de le relire pour apprécier davantage toutes ses subtilités.

 Publié par Coraline

Toute la lumière que nous ne pouvons voir, Anthony Doerr

Toute la lumière que nous ne pouvons voir a été écrit en 2014 par Anthony Doerr, écrivain américain, et lui valut le prix Pulitzer 2015. L'histoire se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale et présente le destin de deux héros, Marie-Laure, jeune fille aveugle, et Werner, jeune homme orphelin. La première est française et incarne le camp de la résistance alors que le second est allemand et employé par la Werhmarcht.

Dans une vision d’ensemble j’ai trouvé l'écriture soignée, travaillée, et les personnages ont une réelle profondeur. C'est une fresque bien menée grâce à une ambiance parfaitement retranscrite. Mais, et il y a un mais…

Ce qui m’a amenée à lire ce livre c’est le titre, évocateur de liberté, de beauté et d'espoir. J’espérais que ces deux personnages vivent des aventures, certes pas faciles, mais salvatrices. Je m'attendais à ressentir des émotions grandes et belles malgré le contexte, je rêvais de lire un livre où la guerre ce n'est pas qu’horrible (bien que ce soit malheureusement le cas) mais parfois dans le malheur nous pouvons trouver une lueur d'espoir, la lumière que nous ne pouvons voir.


Je n'ai pas trouvé ce que j'aurai aimé ressentir et pendant toute ma lecture j'étais dans l’attente que quelque chose arrive. Je me suis pour la plupart du temps ennuyée. Je ne dis pas que ce livre est mauvais, loin de là, seulement j'ai été déçu j'attendais des fulgurances et je ne les ai pas lues.


  Publié par Coraline

Watership Down, Richard Adams

Si vous aimez le civet de lapin, arrêtez votre lecture tout de suite, ce qui va suivre pourrait vous en dégoûter à jamais !
Car nous allons parler de lapins, oui, mais pas dans nos assiettes. Ici, il sera question d’aventure, de bravoure, d’amitié. Alors, alléchés ?

Watership Down est un vieux bouquin, publié en 1972 et paru en France sous le titre Les Garennes de Watership Down par Flammarion en 1976. En septembre 2016, Monsieur Toussaint Louverture dont on ne saluera jamais assez le travail, a eu la bonne idée de republier ce classique vendu à plus de 50 millions d’exemplaires dans le monde, rien que ça.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, un mot sur l’objet en lui-même qui est magnifique, tout est soigné, de la couverture au papier.

Nous suivons donc des lapins, vivant comme des lapins dans leur garenne. Oui, sauf que l’un d’eux, Fyveer a des visions et prédit qu’il faut absolument quitter l’endroit où ils vivent car un grand malheur va s’abattre sur eux. Son frère Hazel lui fait confiance et c’est ainsi, accompagnés par d’autres lapins de la garenne que débute notre aventure. C’est un véritable voyage épique qui attend nos compagnons qui vont vivre mille péripéties et devront affronter de biens grands dangers pour survivre.

J’entends déjà les sceptiques se gloser : un livre de fantasy ? Avec des lapins ? C’est un conte pour les enfants ?

La réponse est non ! Même si Richard Adams a imaginé cette histoire pour la raconter à ses enfants (tiens, ça me rappelle un autre grand nom de l’imaginaire…), l’auteur adopte un ton résolument adulte voire sombre à certains passages.

La grande force du récit, c’est qu’à aucun moment, Richard Adams ne cède à l’anthropomorphisme qui nous ferait oublier que nos héros sont des lapins. Comportement, langage, culture, systèmes sociaux, mythologie, tout est imaginé à hauteur de nos petits lagomorphes, ce qui rend l’ensemble crédible et passionnant.

On sent l’amour de l’auteur pour la nature et toute la vie que nous ne remarquons pas toujours. Les descriptions de cette campagne anglaise sont très réussies, la pluie, le vent, la lumière, on y est.


L’ensemble donne une aventure singulière, épique portée par des personnages attachants et une plume envoûtante. J’ai adoré. Un classique.


Publié par Lux

Sukkwan Island, David Vann

Jim, père de deux enfants, divorcé de leur mère et séparé de sa deuxième compagne, décide d'emmener son fils Roy, 13 ans, sur une île déserte au sud de l'Alaska. Ils vont apprendre à survivre dans des conditions de vie très difficiles et surtout apprendre à vivre ensemble et à se connaître jusqu’à ce qu'un drame vienne tout changer (ou tout révéler).

Je ne peux pas dire que j'ai adoré ce livre, non pas à cause de l’écriture, bien au contraire. Mais tout simplement parce que je ne veux pas me l’avouer. Sukkwan Island fait partie des livres que je n’aime pas aimer. Pourquoi ? Parce que c’est une histoire horrible, noire, triste, dure et extrêmement glauque. Et pourtant…

Ce que j'aime particulièrement dans ce roman c'est la gestion des paradoxes et des contrastes, qui illustre la complexité des comportements humains. C’est extrêmement réaliste et intelligent.

Jim est en manque d'affection, d’amour et pour apaiser ce vide il décide de partir sur une île déserte. Il croit combler la solitude par davantage d'absence. Il cherche aussi à se rapprocher de son fils en l'emmenant avec lui, sans ne jamais vouloir entendre que c'est contre sa volonté. Jim pense découvrir Roy en niant ses désirs et ses avis. On comprend bien vite que cette absence de lucidité lui coûte cher.

Le génie de David Vann, est selon moi d'avoir mis en lumière ces paradoxes sans jamais les évoquer explicitement. Plus on avance dans le livre plus on comprend que Jim se bat contre lui-même, contre ses peurs et tant qu'il ne voudra pas ouvrir les yeux il sombrera. Pour moi, c'est très révélateur de notre fonctionnement : on attire consciemment ou non ce que précisément nous voulons fuir tout en croyant que c'est ce qui va être salvateur.

Il me semble aussi que Sukkwan Island évoque cette fausse croyance qu'en partant, en s'éloignant de nos problèmes, ils vont disparaître. Jim part pour fuir sa réalité et comme si elle n'avait pas aimé cette trahison elle le rattrape plus violemment encore.

Enfin, ce que je trouve brillant dans ce roman c'est l’exact opposé de la beauté et la grandeur des paysages face à l'atmosphère pressurisant des relations entre Jim et Roy.  David Vann a réussi à rendre l'air irrespirable dans un immense et sublime espace.

Publié par Coraline

La Traversée, Philippe Labro


Philippe Labro, né à Montauban le 27 août 1936, est un journaliste français, écrivain, réalisateur, homme de télévision et auteur de chansons. Grand reporter pour Franc-Soir, reporter militaire pendant la guerre d’Algérie, c’est un homme prêt à couvrir les grands évènements comme l’assassinat de J.F.K. C’est un homme qui aime témoigner que ce soit par la plume, la radio, la télé ou le grand écran. Il se veut témoin de son temps. Aussi, en 1996, il publiera un roman, La Traversée, né de son expérience de « mort imminente » qu’il connut suite à un double problème : un œdème du larynx lié à une pneumopathie foudroyante.

Philippe Labro, avec les mots simples d’un reporter de terrain, nous fait vivre, en 297 pages, le combat qui fut le sien, durant dix jours, au cœur du service de réanimation de l’hôpital Cochin, à la suite de comas. Il lui faudra six semaines d’hospitalisation avant de revenir progressivement, enfin, à la vie, auprès des siens, qui le laisse en 1994 six semaines à l’hôpital Cochin dont dix jours dans le service de réanimation à la suite de comas.

Durant dix jours pendant lesquels il vécut (mais est-ce le mot approprié ?) l’expérience de la mort imminente (EMI). Dix jours d’isolation totale dans un autre monde, bardé de tuyaux, sanglé sur son lit autour duquel un monde s’agite ; ces soignantes qu’il reconnait, qu’il identifie et auxquelles il porte une réelle affection, « les infirmières de la réanimation sont devenues les femmes les plus importantes de [mon] existence. ». Il passera par toutes les phases reconnues : le combat de chaque instant scandé par deux voix intérieures qui le hantent : la voix de la tentation de la mort et la voix de la lutte pour la vie. Il retrouvera sous ses yeux la totalité des êtres qu’il a aimés, ces entités spirituelles qui lui rendent visite et qui tentent de lui faire accepter de les « rejoindre ». Et puis, il y a la mort, cette mort qu’il veut combattre, mais, avec quelles armes. Il y a les poèmes qu’il se récite, le rire intérieur : « Rigole, ricane-lui au nez. Tu vas t’en tirer. » Il y a encore les insultes qui lui procure un semblant de vigueur. L’emploi des mots grossiers le stimule et, surtout, empêche le retour de la voix de la mort. Et puis, il y a la décorporation qu’il nous fait vivre en devenant une caméra qui travaille en « plongée ». Reporter de la vie, il ne pourra échapper à une derrière plongée dans le tunnel mais un tunnel qui n’a plus rien d’effrayant. Au contraire, il devient de plus en plus lumineux. Plus de souffrance mais une sensation de paix inconnue et d’amour indéfinissable. Des formes informes, des contours, des lignes dessinées.

Tout cela reste vivant, comme un reportage, un travail d’investigation que Philippe Labro connait bien. Nous ne baignons pas dans la spiritualité. Nous vivons avec lui cet appel mortifère, nous tombons avec lui dans le trou noir. Seul le besoin d’amour stoppera sa chute. Six jours de douleurs avant le retour victorieux, avec des images plein la tête et un livre à venir qui marquera nos esprits. Pour ma part, je ne saurais l’oublier.

Un livre riche en informations, en espérance et que l’on ne peut que lire dans la foulée.

 Publié par Jacques

Trois mille chevaux vapeur, Antonin Varenne

Birmanie 1852. Londres 1858. L’Ouest américain à la veille de la Guerre Civile. Le tout en 700 pages épiques d’Antonin Varenne.

Venu du polar, l’auteur de 44 ans a réussi un coup de maître : un grand livre d’aventure au souffle incontestable.

Tout commence en 1852 en Birmanie, nous suivons Arthur Bowman sergent de la Compagnie des Indes. Choisi pour sa poigne et son sens du devoir, il doit composer une équipe pour une expédition secrète. Je ne vais pas trop en dévoiler pour ne pas déflorer votre plaisir de découvrir le destin de notre personnage, sachez que l’expédition va mal tourner et que vont s’en suivre deux années de tortures qui laisseront le sergent Bowman pour le moins traumatisé.

Lorsque des années plus tard à Londres, une série de meurtres dont les victimes semblent avoir subi les mêmes sévices que celles endurées dans la jungle birmane, Arthur Bowman décide de retrouver le coupable.

Ce roman rappelle par bien des aspects la littérature populaire du XIXème siècle, celle des Dickens et des Dumas, par son ambition et son souffle. Nous voyageons sur trois continents, nous battons dans l’étouffante jungle birmane,  explorons les bas-fonds de Londres durant la Grande Peste de 1858, galopons dans les grandes plaines américaines...
Le style de Varenne est sobre, il sait intelligemment s’effacer pour laisser son récit nous emporter.

Le personnage principal, Arthur Bowman, est une grande réussite. Taciturne, brisé, touchant, il est profondément humain et on fait corps 700 pages durant avec ce qu’il vit. Le récit est violent à bien des égards, le héros est marqué par chaque évènement comme un écho infini à ces deux années de torture dont son corps portera toujours les stigmates. Le destin n’a de cesse de le ramener à ce qui s’est passé en Birmanie, et au fond, Bowman cherchera une forme de rédemption.

Il y a du suspens puisqu’il s’agit de retrouver un meurtrier mais là n’est pas selon moi l’attrait principal du roman. Le chemin est bien plus important que l’atteinte du but, tant au sens littéral au vu des voyages proposés par l’auteur, qu’au sens métaphorique de la transformation psychologique qui attend notre héros.


Je vous encourage vivement à embarquer pour ce voyage, je vous garantis le dépaysement, d’autant que le grand roman d’aventure est plutôt rare de nos jours, alors foncez.


Publié par Lux

Harry Potter, J. K. Rowling


J'ai eu envie de lire la saga d'Harry Potter dix ans après la sortie du dernier tome. J'avais vu les huit films mais la lecture ne me disait rien, d'une part parce que je croyais ne pas aimer la fantasy, d'autre part parce que par principe je n'aime pas aimer ce que tout le monde aime.

Et bien, Harry Potter a réussi à mettre à mal ces deux convictions !

La publication des sept livres s'étale sur dix ans. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas cette saga (si ça existe…), c'est l'histoire d’un enfant, orphelin, qui découvre le jour de son onzième anniversaire qu'il est un sorcier. Son éducation va donc se faire dorénavant à Poudlard, école mythique de sorcellerie, où il va vivre en compagnie de ses amis et ennemis. Mais Harry Potter n'est pas un élève comme les autres, il devra affronter des épreuves et faire face à la magie noire et au mal incarné par « celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom ».

Ce qui est fantastique dans ces livres c'est l'ambiance de Poudlard. C'est un cocon douillet et chaleureux, qui malgré les péripéties reste l'endroit sécure où nous avons tous envie d'être. J. K. Rowling a réussi à donner vie à cet endroit, à ses recoins, et lire les passages où les personnages y sont m'a fait l'effet d'un tranquillisant. Je me sentais bien, rassurée et en sécurité.

Les personnages sont aussi très travaillés, bien que l'intrigue générale oppose le bien et le mal, eux, sont en nuances. Chacun a ses petites failles et son caractère bien trempé ce qui m'a fait aimer d'autant plus Dumbledore, Hermione, Sirius et bien sûr Rogue !

Le monde magique qu'elle a créé est aussi merveilleux. J'avais peur en lisant de la fantasy que tout soit fantasque et que la magie soit un prétexte pour expliquer des évènements qui, sans elle, ne pourraient pas avoir de fondement. J'avais tort, en tout cas concernant HP. J’ai trouvé que la magie était un élément supplémentaire de décor, elle rajoute de la consistance à l'histoire mais n'appauvrit jamais le sens. Il y a le propre langage magique qui est très fin, porte à sourire et qui surtout nous ouvre les portes de ce monde et nous donne la sensation d'y appartenir.

Les histoires sont toutes bien ficelées, je ne me suis jamais ennuyée grâce à des intrigues intelligentes et retorses. Mon seul bémol est l'écriture des deux premiers tomes qui est simpliste et enfantine, mais je ne peux m'en prendre qu’à moi-même, j'avais qu'à commencer comme tout le monde y a 10 ans…

Bref, je n'aimais pas (ou croyais ne pas aimer) la fantasy et grâce à Harry Potter mon champ des possibles s’est élargi. Je croyais être unique en ne me laissant pas avoir par la mode et au final je suis comme tout le monde (ou presque) et je le revendique : j'aime Harry Potter.

 Publié par Coraline


Le Dernier Arbre, Tim Gautreaux

Une plume sèche, le bayou, un western du fin fond de la Louisiane, voilà ce qui m’était promis en attaquant le premier roman de Tim Gautreaux.

La promesse est-elle tenue ? Moyennement dirai-je. C’est un bon roman, ça se lit bien et certains passages sont même très réussis mais il m’a manqué un je-ne-sais-quoi qui l’aurait placé dans la catégorie des Grands Romans.

Les frères Aldridge, Byron et Randolph sont les fils d’un riche négociant en bois de Pittsburgh mais la Grande Guerre est passée par là… Byron a combattu les allemands, il est rentré détruit de son expérience en Europe et noie dans l’alcool ses traumatismes. Constable dans une scierie de Lousiane, leur père envoie Randolph pour le retrouver et le ramener à la maison, si possible à la raison par la même occasion. Randolph devient directeur de la scierie et les ennuis commencent : Byron est adepte du pistolet, sauf que les propriétaires du saloon de l’exploitation  sont des gangsters menés par Buzetti, un infâme mafieux Sicilien (pléonasme ?).

Tout le roman est une montée en puissance vers un affrontement inéluctable entre les frangins et la mafia. La violence est omniprésente et l’ambiance moite de ces sordides marécages est particulièrement bien rendue, certains passages sur la musique ou sur le thème de la paternité sont même touchants.

Malgré ces qualités, le livre traine un poil en longueur et j’ai eu du mal à m’attacher aux héros, notamment Randolph. J’ai trouvé la plume de Tim Gautreaux assez inégale : parfois lyrique et bouleversante, parfois plate.


L’essai est donc à moitié transformé, mais les quelques fulgurances de Tim Gautreaux m’ont assez séduit pour ouvrir un autre roman de l’auteur.


Publié par Lux

Cœurs solitaires, John Harvey

J’aime les chats, le jazz et me nourrir de sandwiches. Si vous êtes lecteur de polars, romans noirs et autres réjouissances littéraires, vous savez de qui je parle. Ou vous quittez ce blog sur le champ.

Si vous lisez cette ligne, c’est que vous êtes toujours là, et ça tombe plutôt bien parce que j’ai des choses à vous dire au sujet du Sir Harvey. Je fais le malin mais je l’ai découvert que tout récemment, grâce à Jean-Marc Laherrère et son blog actu du noir a qui je rends grâce.

Cœurs solitaires est le premier tome d’une série de douze mettant en scène l’inspecteur Charles Resnick de Nottingham. Dans cette première enquête, ce bon Charlie bosse sur une série d’assassinats dont les victimes sont des femmes, super original me direz-vous…

Sauf que, il y a la plume de John Harvey ! Et comme souvent, l’histoire, bien que solide, n’est qu’un prétexte. Nous faisons la connaissance de Charlie, inspecteur d’origine polonaise, looser, humaniste et génial, ainsi que son entourage, ses collègues et Rachel Chaplin sur laquelle je ne dirai rien de plus. Le style est délicieusement british, précis et teinté d’un humour noir qui m’a plusieurs fois arraché un sourire.

J’ai adoré ce premier tome et j’ai hâte de retrouver Charlie auquel je suis déjà très attaché.


Publié par Lux

L‘homme du verger, Amanda Coplin

Amanda Coplin est née en 1981 dans l’état de Washington et a grandi au milieu des vergers de son grand-père. Elle est l’auteure de plusieurs nouvelles parues dans des revues et L’homme du verger est son premier roman.

Et pour un premier, quel style et quelle finesse ! L’histoire se déroule à l’aube du XXème siècle à Wenatchee au Nord-Ouest des Etats Unis. Talmadge vit paisiblement dans son verger jusqu’au jour où deux fillettes y font irruption. Ils vont tenter de s’apprivoiser, de se faire confiance, de s’aimer. Leurs vies basculent lorsque le passé de deux sœurs refait surface.

L’homme du verger nous conte les liens qui unissent les gens entre eux. D’une beauté incroyable, l’écriture est limpide et raffinée, l’histoire oscille entre suspens et émotion et au fil de la lecture je me suis laissée embarquée par ce récit hors du commun. La force de ce livre c’est sa lenteur, il n’y a pas d’enchainement de péripéties et on ne sait pas où l’auteure va nous amener mais on se laisse aller au fil des pages. 

Pendant toute ma lecture j’ai entendu une musique qui s’échappait des mots, une mélodie douce et mélancolique. La sensibilité transpire de ce roman sans jamais tirer vers la tristesse, même si l’histoire n’est ni gaie ni optimiste et c’est là le coup de génie !







Publié par Coraline

Zombi, Joyce Carol Oates

Zombi est présenté sous la forme d’un journal intime, écrit par Quentin P., 31 ans, accusé d’agression sexuelle sur un mineur. Il a une famille, proche de lui, qui ne croit pas à cette accusation, un travail, un logement. Mais Quentin a aussi des pulsions, d’obsédantes et macabres pulsions. Il nous les fait découvrir au fil d’un récit sans concession.

L’écriture de Joyce Carol Oates parvient à montrer l’irrationalité de la folie : Quentin saute du coq à l’âne, ses pensées sont tellement sombres et sans limites, rien ne peut l’empêcher de les réaliser. Il ne sait même pas si c’est « mal ».

Ce qui m’a poussé à lire ce livre c’est ma volonté de comprendre comment il est possible d’être à la fois un gentil frère, fils, petit fils et un bourreau pour les autres.

L’esprit peut-il être sain et basculer dans l’horreur l’instant d’après ? J’ai été déçue que le livre ne traite pas réellement ce sujet, il nous expose platement les pensées de Quentin sans les analyser.

Je me questionne encore sur le sens d’un tel roman : pourquoi l’avoir écrit ? Peut-être, comme pour la folie, qu’il n’y a tout simplement rien à comprendre. 




  Publié par Coraline

Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson

Sylvain Tesson est malade. Il est addict aux aphorismes, formules, obsédé par le mot juste à la juste place. Et je dois dire que c’est assez impressionnant, surtout quand il met cette manie au service d’une expérience incroyable : 6 mois dans une cabane en bois sur les rives du Lac Baïkal.

Je l’avoue, jusque-là je n’avais jamais rien lu du sieur Tesson, l’apercevant ci ou là, au détour d’un plateau télé. J’ai toujours trouvé qu’il était sacrément intéressant : aventurier, explorateur, écrivain etc. etc.

« On dispose de tout ce qu'il faut lorsque l'on organise sa vie autour de l'idée de ne rien posséder. »

Le récit qui nous est présenté, c’est le carnet de voyage de Sylvain, qu’il écrit au jour le jour et dans lequel il relate les événements autant que les pensées et autres réflexions sur la vie, l’homme et la nature. Je me demandais, étant plutôt lecteur de roman, je ne m’ennuierai pas à la lecture de cet essai/récit. Pas le moins du monde !

« Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l'inspiration sortir. »

En étant un peu et volontairement provoc’, je pourrais dire que Dans les forêts de Sibérie ne raconte absolument rien. Et c’est vrai, tout aussi qu’il raconte tout. Sylvain Tesson a voulu vivre cette expérience en forme de retour à l’essentiel c’est-à-dire à des besoins et désirs plus modestes, au silence, à la solitude, à la nature. Cette dernière est d’ailleurs le personnage principal du récit : souvent hostile, dangereuse autant que magnifique, c’est la nature qui rythme la vie sur les rives du Lac Baïkal.

Pêcher, explorer, couper du bois, voilà les activités principales de Sylvain Tesson. Vous y ajoutez quelques visites de ses voisins (à un ou deux jours de trajets) et gens de passages, vous obtenez le quotidien de ces 6 mois de retraite. Seule compagnie : deux chiots donnés par des amis russes.

« La pluie a été inventée pour que l'homme se sente heureux sous un toit. »

La solitude est donc, si j’ose dire, omniprésente. C’est dans ces longues plages de temps, où dans l’impossibilité de mettre un pied dehors à cause du froid et des tempêtes de neiges, Sylvain Tesson assis devant sa fenêtre médite et écrit sur la vie. Et j’en reviens à mon début de chronique (oui, c’était prévu !), l’art de Sylvain Tesson de créer des formules, adages, aphorisme est impressionnant. Pour chaque événement, chaque enseignement sa maxime. Ces pensées amènent beaucoup de poésie dans son récit et le plaisir du lecteur en est renforcé, la profondeur de l’expérience décuplée.

« Et si la liberté consistait à posséder le temps? Et si le bonheur revenait à disposer de solitude, d’espace et de silence - toutes choses dont manqueront les générations futures? Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu »

J’ai beaucoup apprécié la lecture de ce livre, j’y suis rentré plein de curiosité, attiré par le personnage public de Sylvain Tesson et j’ai découvert un homme intelligent et émouvant. J’ai vécu avec lui cette retraite de 6 mois qui encourage tout un chacun à resserrer sa vie vers l’essentiel la simplicité, la lenteur, trop rare lenteur.

Merci Monsieur Tesson ! 


Publié par Lux

Le Monde de Sophie, Jostein Gaarder

Le Monde de Sophie a été écrit par Jostein Gaarder, écrivain et philosophe norvégien. Publié en 1991 en Norvège et quatre ans plus tard en France, Le monde de Sophie a été écrit par Jostein Gaarder, écrivain et philosophe norvégien. Publié en 1991 en Norvège et quatre ans plus tard en France, il a été traduit en 54 langues et connu un grand succès.

Le monde de Sophie est décrit comme un roman initiatique qui met en scène une jeune Sophie, 14 ans, qui découvre au fil des pages l’histoire de la philosophie. Pour ma part, cette description n’est pas conforme, j’ai trouvé qu’il y avait une fracture entre l’intrigue narrative et l’exposition des thèses philosophiques là où un roman initiatique s’inspire et fait éclore un message de la narration. J’ai eu l’impression d’avoir affaire à deux livres à la fois.

Dans un premier temps je vais vous parler du côté « roman ». C’est l’histoire de Sophie Amundsen, elle est à l’aube de fêter ses quinze ans et reçoit des lettres d’un mystérieux expéditeur. Le premier courrier est intrigant, il y est inscrit une seule phrase « Qui es-tu ? ». Les suivants auront la même vocation, celle d’amener Sophie à se questionner sur elle, sa vie et le monde. Nous suivons au fil des pages son avancée jusqu’à la découverte de qui écrit ces lettres et pourquoi.

J’ai trouvé ce récit ennuyeux, long et inutile. L’intrigue est tirée par les cheveux et ne met pas en exergue les propos philosophiques. L’idée est super de découvrir la philosophie par le prisme d’une petite fille, elle incarne l’innocence et l’émerveillement. J’aurai préféré que le récit soit plus simple, moins tortueux cela m’aurait permis d’avoir une lecture plus fluide et plus agréable.

Dans un second temps, Le monde de Sophie  nous raconte l’histoire de la philosophie, de sa naissance aux auteurs contemporains. J’ai trouvé cette « partie » réussie dans le sens où les propos sont très clairs et donc les courants philosophiques facilement compréhensibles. Il y a un enchainement logique dans l’histoire de la pensée et les différentes thèses et différents points abordés en philosophie sont tous liés entre eux et découlent les uns des autres. J’ai aimé retrouver cette continuité, qu’il me semble est trop souvent oubliée dans les cours de philosophie.

Je recommande ce livre aux gens qui notamment veulent avoir une vue d’ensemble de la philosophie et comprendre les rouages de la pensée. Je pense qu’il peut être utile aux personnes qui passent les concours de l’enseignement et enfin je vous suggère de le lire jeune pour ne pas être freiné par la partie narrative.


 Publié par Coraline

Un regard sur le roman policier et son histoire

Ce terme « roman policier » est utilisé, fréquemment, pour désigner, de manière restrictive, une  littérature d’abord facile, proche du « roman de gare », si pratique pour éponger les heures de train fastidieuses par une lecture sans effort à qui l’on ne demande guère d’enrichir l’esprit. Aujourd’hui, on utilise le terme « polar » qui désigne, à la fois, le roman policier et les films que l’on peut en tirer. Il est intéressant de noter que le mot « polar » a pris sa place dans notre vocabulaire en s’implantant dans nos dictionnaires. Le Petit Larousse, que je fréquente sans retenue, n’a pas trouvé, ou n’a pas voulu s’interroger sur l’étymologie du mot. Cette recherche fut pourtant tentée par Audrey Bonnemaison et Daniel Fondanèche dans leur essai, Le Polar, Idées reçues. Aux yeux de ces deux chercheurs le mot « polar » viendrait du grec polis qui « désigne à la fois la cité, les institutions et la ville ». Cela ne permet pas, pour autant, de définir ce qu’est exactement le roman policier, ou polar. On s’aperçoit, en effet, que ses terrains d’actions sont des plus divers. Il peut proposer une ou des énigmes à la déduction ou, encore, vous soumettre une étude sociale ou psychologique ; il peut être suspense ou thriller, étude de mœurs, roman noir, récit d’aventures, chronique sociale ou politique-fiction. Chacune des ces propositions demanderait une étude particulière. En fait, aux yeux des spécialistes, le roman policier ou polar n’a pratiquement plus de frontières, il s’attaque à tout ce qui, dans notre société, peut provoquer l’angoisse, la peur et déclencher en chacun d’entre nous le doute, les obsessions, la crainte de l’autre. Et nous savons que l’impensable peut arriver et être vécu.

J’ai été surpris de découvrir que certain voit naître le roman policier dans l’Œdipe roi de Sophocle alors que, plus couramment, on désigne comme point de départ le Zadig de Voltaire, en 1748, une base de qualité.[1] De même dans les tous premiers ouvrages que l’on puisse classer « roman noir » le Frankenstein de Mary Shelley (1818). Une autre contestation verrait en précurseur du genre l’écrivain britannique Thomas de Quincey qui, à partir de 1827, présenta une œuvre, en quatre parties, s’intitulant de l’assassinat considéré comme un des beaux-arts. Le point final de cette série était déposé en 1854.

Mais, en avril 1841, était apparu l’homme qui allait mettre en place l’assise du genre. L’Américain Edgar Poe publiait alors Double assassinat dans la rue Morgue que devait traduire, pour la France, Charles Baudelaire. En fait, le roman policier semble naître avec la Révolution industrielle et l’extension de la pauvreté urbaine. La bourgeoisie avait peur de cette « classe laborieuse » qui lui apparaissait comme « classe dangereuse ». Cette peur vous pouvez la retrouver à la lecture des Mystères de Paris d’Eugène Sue. C’est aussi la période des Mémoires de Vidocq (1848), l’ancien forçat devenu chef de la police qui inspirera le Corentin d’Honoré de Balzac, le Javert de Victor Hugo et le Salvador de Dumas. Nous avions là les remparts de la propriété, des policiers qui utilisaient déjà l’intelligence avant la force. Et puis, le développement de la presse provoquait l’apparition des romans feuilletons friands de faits divers et obtenant un franc succès auprès des lecteurs. Cela s’opérait d’abord par les journaux qui assuraient, en permanence, la « suite au prochain numéro ». Il était, en effet, plus facile, et moins onéreux, d’accéder de cette manière à ce privilège que tous ne pouvait pas connaître : la lecture. Le succès de cette diffusion est évident. Les journaux les plus lus sous la « monarchie de juillet » comptent entre 20.000 et 30.000 abonnés. Ils passeront à plus de quatre millions d’exemplaires en 1914.

Pour Jean Tulard[2], ces romans populaires écrits par de petits ou moyens bourgeois sont lus par le public ouvrier mais aussi, évidemment en cachette, par le monde bourgeois qui affiche pourtant un évident dédain pour une telle littérature. Celle-ci se veut très diverse allant du roman historique, le plus souvent de cape et d’épée, en passant par le roman d’aventure, le roman policier, le roman d’espionnage, d’anticipation ou de science-fiction.

Aujourd’hui, les distractions proposées se sont multipliées. Les journaux illustrés de ma jeunesse ont explosé ; la bande dessinée permet maintenant de s’attaquer à tous les sujets : Histoire, Philosophie, Vulgarisation. Elle force toutes les portes et fait sa place jusque dans le monde de l’éducation. De plus, la numérisation des livres et l’emploi simplifié de la liseuse vous permet de posséder, pour ceux qui le désire, une bibliothèque ventripotente d’un tel embonpoint qu’un lecteur normalement affamé n’aura pu en venir à bout au terme de son existence.

Revenons en arrière, à l’aube de mes dix ans ; la Seconde Guerre mondiale se déclarait. Je suis né dans une famille des plus modestes qui, en 1940, devait posséder, en tout et pour tout, deux bouquins, l’un, dont je ne puis me souvenir du titre, l’autre, une enquête sociale sur l’affaire Saco et Vanzetti, qui se déroula dans les années vingt. Autre outil, présent et beaucoup plus usité : le dictionnaire Larousse en deux volumes. Combien de fois, partant à la recherche d’un mot mal connu, me suis-je perdu, parfois pour des heures, dans ces pages qui semaient et sèment encore la culture à tous les vents. J’ai toujours aimé lire. Mes parents répétaient alors que je lisais n’importe quoi, les publicités, pourtant rares à l’époque, mais aussi les fascicules que ma grand-mère achetait, de façon hebdomadaire, nous livrant, entre autres, les Misérables à la petite semaine. La littérature populaire, j’en ai eu ma dose. En ce temps-là, le lycée ne nous semblait pas approprié, et le bac, tout auréolé de sa valeur, non encore soupçonnée, apparaissait hors de notre portée. Nous restions au niveau brevetable à l’aune du Cours Complémentaire. Là, nous tâtions de la dissertation sans notion de philosophie et la rédaction nous était le plus souvent demandée. L’étude de texte se resserrait automatiquement sur François Villon, Corneille, Racine, La Bruyère, Molière, Lamartine, Chateaubriand, Victor Hugo… Cela, toutefois, ne nous permettait pas de nous prendre pour des littéraires.

Un temps d’occupation, une période de disette… Le papier, rationné au niveau de l’édition courante, était fébrilement et secrètement recherché par la Résistance pour ses opérations d’information et de désintoxication. Je me souviens des petits fascicules bon marché des éditions Tallandier. Ce furent là mes lectures. Actuellement, chaque entrée littéraire déverse sur les libraires un important flot de bouquins de valeurs inégales. Nous n’avions pas cette chance.

Rappelons-nous, même si cela n’a pas un rapport direct avec la lecture, que, en cette période des années 40, la vie, pour la plupart d’entre nous, restait encore d’un niveau primaire. Alors, ma famille, comme bien d’autres, vivait sans salle d’eau, ni douche, sans water à l’intérieur du logement ce qui entrainait, le plus souvent, l‘emploi de seaux qui n’avaient d’hygiéniques que le nom. La lecture, dans ce milieu inconfortable, se révélait comme un refuge.

Ce ne fut qu’à la Libération du territoire qu’une ouverture put se faire. Une amélioration se ressentait dans les milieux sociaux et familiaux. A cette époque, les auteurs les plus faciles d’approche étaient : Victor Hugo, Alexandre Dumas, Émile Gaboriau, Conan Doyle, Maurice Leblanc, Agatha Christie, Simenon, Peter Cheney, Valentin Williams, et puis, aussi Maxence Van Der Meersch ainsi que Hervé Bazin, Franck Slaughter ou A.J. Cronin. La collection « Le masque » voyait le jour. J’avoue que je n’ai pas lu Proust, ni Albert Camus, ni Freud, ni Karl Marx.

Le retour à la vie normale faisait apparaître les évolutions que cinq ans de guerre avaient mis en attente : évolutions sociales, économiques mais aussi dans l’édition. C’était, en particulier, la création de la « Série Noire » qui, délaissant quelque peu le problème policier, s’ouvrait au climat social, à sa rigueur, sa cruauté. La littérature américaine nous parvenait avec bien du retard. D’après mes souvenirs, je peux avancer que l’accueil fut assez réservé. A noter, toutefois, pour détendre l’atmosphère les pastiches d’un certain Marcel Grancher, écrivain lyonnais et précurseur de San Antonio, qui s’inspirait du roman Pas d’orchidée pour Miss Blandish, de James Hadley Chase, pour proposer Pas de bégonia pour Madame Dugommier mais aussi, Douze souris et un Auvergnat face à Douze chinetoques et une souris, du même auteur, ou, encore, Ce mec est contagieux, pastiche de Cet homme est dangereux de Peter Cheney. Dès cette époque, je commençais à m’intéresser à l’Histoire qui allait occuper pas mal de mon temps dans l’avenir.

Aujourd’hui, le « Noir » se porte bien. Fini le corsetage du roman policier dans les règles de Van Dine. On retrouve la vie de tous les jours à notre portée avec le « fric » qui file entre les doigts, quand il n’est pas corrupteur et qui, bien souvent, partage l’actualité avec le sexe ; il y a quelques temps encore certains sujets apparaissaient encore comme tabou. Il en était ainsi pour le viol, la pédophilie, l’inceste, tous ces ingrédients du sexe pratiqués dans le secret à pleine bouche mais du bout des lèvres. Le polar actuel rejoint la réalité quotidienne et ne s’embarrasse plus des préjugés dépassés. Peut être, peut-on regretter que, parfois, il aille trop loin dans la brutalité, voire la bestialité. De plus, il nous parvient des quatre coins du monde. Les US sont aujourd’hui débordés par les pays nordiques. Le roman policier ne se contente plus d’être la simple énigme à déchiffrer, sous la forme de polar il devient le reflet d’une société que nous redoutons, celle des hommes qui entendent la soumettre à l’argent et au sexe, inséparables même dans la démesure.

Mais peut-on accrocher lectrices et lecteurs par l’honnête transparence d’une utopique société honnête et pure.

D’ailleurs qui, à part moi, peut se targuer de ne point posséder un quelconque secret ?





  Publié par Jacques




[1] Article de Paul Mesplède, Encyclopædia Universalis, Policier (Roman), 2016
[2] Encyclopédie Universalis, Roman Populaire, 2016